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Da feiz hon tadou koz

Le contexte historique

Pour bien comprendre le sens des paroles de Da feiz hon tadou koz, et notamment de son refrain, il faut se placer dans le contexte du début du 20ème siècle, marqué par les lois de séparation des Eglises et de l’Etat.

De 1801 à 1905, les relations entre les Eglises et l’Etat étaient régies par le concordat signé entre Bonaparte, Premier Consul et le Pape Pie VII (le régime du concordat est toujours en vigueur en Alsace Lorraine, deux provinces qui n’étaient plus françaises en 1905). Il prévoyait, notamment, que les évêques soient nommés sur proposition du Ministre en charge des cultes, après accord préalable du Pape, et que l’Etat rémunère les membres du clergé. Le vote de plusieurs lois a opposé le gouvernement de l’époque à la hiérarchie catholique, pour aboutir en 1904 à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican.

La loi sur les congrégations religieuses de 1901 aboutit à la fermeture d’établissements d’enseignement et à l’expulsion hors de France de milliers de religieux. La loi de séparation des Eglises et de l’Etat, promulguée le 9 décembre 1905, prévoit que la République garantit le libre exercice des cultes, mais ne salarie ni subventionne aucun culte, le clergé ne sera plus rémunéré par l’Etat. La loi prévoit aussi un inventaire des biens mobiliers et immobiliers des églises avant que ne soit rendue aux associations cultuelles la partie de ces biens estimée nécessaire au culte et que le reste soit saisi. Ces inventaires seront interrompus par Clemenceau, alors ministre de l’intérieur, à la suite d’incidents meurtriers entre la population et les forces de l’ordre,

A cette agitation qui touchait tout le pays, s’ajoutait en Bretagne, le problème de la langue bretonne ; en effet, en 1902, une circulaire ministérielle s’en était prise aux prêtres qui faisaient le catéchisme et les célébrations en breton. En janvier 1904, 103 prêtres du diocèse de Quimper et de Léon, étaient privés de traitement par décision préfectorale, pour « emploi abusif de la langue bretonne ».

On comprend mieux, au vu de ces éléments le sens, la force et le succès auprès des paroissiens bretons de Da feiz hon tadou koz.

L ’abbé Louis Abjean

Louis Joseph Marie Abjean est né en 1876 à Ploudaniel, mais sa famille s’installe à Lesneven où son père était secrétaire de mairie. Après ses études au collège de la ville puis au grand séminaire de Quimper, il fut ordonné prêtre en juillet 1902, et il célébra sa première messe le 10 août à Lesneven.

L’Ouest Eclair du 11 août 1902 le relate dans un petit article qui reflète bien l’ambiance qui règnait à l’époque au sein de l’Eglise :

« A l’occasion d’une première messe

Ce matin, a été célébrée la première messe d’un jeune prêtre , M. l’abbé Abjean, fils du secrétaire de mairie de Lesneven.
A cette occasion, un banquet a été servi à midi à l’Hôtel Chevallier. A ce banquet assistaient M. l’abbé Gayraud, M. de Cuverville et Soubigou, conseillers minicipaux, la famille et quelques amis du jeune prêtre.
M. Gayraud a prononcé un discours très applaudi dans lequel il a dit qu’il se trouvait dans la région pour protester de toutes ses forces contre les atteintes à la liberté de conscience dont se rend coupable le gouvernement actuel.
M de Cuverville, qui prit ensuite la parole, s’éleva avec énergie contre la tyrannie maçonnique qui nous régit. Il félicita les Bretons de la belle attitude qu’ils n’ont cessé d’avoir depuis la promulgation des iniques décrets et encourage vivement à continuer la résistance ».

En octobre 1902, à l’âge de 26 ans, il est nommé vicaire à Goulien, auprès du recteur Jacques Goret, avec lequel il s’impliquera fortement dans les élections municipales de 1904, dans le but de faire battre le maire de l’époque, Simon Dagorn, un républicain, un « rouge »,

Christian Pelras relate ces événements dans son livre :

« ...C’est que ces derniers [le recteur Goret et son vicaire Abjean] s’engagèrent avec fougue dans une lutte politique à l’issue de laquelle Simon Dagorn devait être battu.
L’un des responsables de l’élection de celui ci, et son plus farouche « supporter » était l’instituteur Le Goualc’h, un ancien frère des écoles chrétiennes défroqué. Le vicaire Abjean, qui se piquait de poésie bretonne, s’attaqua d’abord à lui par le biais de chansons satiriques qu’il faisait circuler dans la population et dont on se souvient encore aujourd’hui. Les excès du combisme lui donnèrent de nouvelles armes : dans un pays fortement attaché à sa foi catholique, les mesures anticléricales du Gouvernement ne pouvaient que détacher de lui les modérés. Aux élections municipales de 1904, la campagne se fit au son du nouveau cantique de l’abbé devenu par la suite un des cantiques les plus chantés de Bretagne bretonnante :
Da feiz hon tadou koz
Ni zalho mad atao ».

Pour preuve de la tension qui régna à Goulien pour ces élections municipales, cette lettre qu’adressa le 2 mai 1904, au Préfet du Finistère, l’instituteur H, Le Goualc’h :

« Je me fais un devoir de vous renseigner sur la manière dont se sont faites les élections d’hier. D’abord, je vous dirai que Mr le Maire n’a rien fait pour préparer sa réélection. Au contraire, il avait juré, parait-il aux curés qu’il n’aurait figuré sur aucune liste. En effet, samedi soir encore, il a fallu de pressantes exhortations pour le décider à consentir à ajouter son nom sur la liste ; moi et les conseillers en étions navrés. Hier cependant, à la mairie, devant l’urne électorale, M. Dagorn a agi en homme catégorique devant l’insolence des « hommes noirs »… Quant aux cléricaux ! C’est autre chose ! Les prêtres, M. Goret Jacques, recteur et Abjean Louis, vicaire, depuis longtemps préparaient la lutte d’hier, depuis un mois surtout. Tous les électeurs de la commune, ont reçu à diverses reprises, la visite de ces messieurs. Si le vicaire le matin, avait douté d’un électeur, le soir cet électeur recevait la visite de M. Goret Jacques. On a vu l’Abbé Abjean sortir, après minuit des réunions organisées dans des auberges, et les candidats du « presbytère » en sortir abrutis par la boisson…

Voilà, Monsieur le Préfet, la conduite des « hommes noirs », que la république paye. Nous n’avons pas voulu protester, contre cette élection, vu l’indécision du Maire et la défection de quelques candidats de la liste républicaine, et vu surtout la forte majorité des cléricaux.

L’instituteur de Goulien H. Le Goualc’h »

L’inventaire des biens de l’église , prescrit par la loi de séparation, fut très mouvementé à Goulien : Le 5 mars 1906, l’agent chargé par le Gouvernement de faire l’inventaire du mobilier de l’église paroissiale de Goulien, dut y renoncer face aux protestations du recteur, du conseil de fabrique et des paroissiens massés dans l’église. C’est donc avec l’aide d’un escadron de cuirassiers que l’inventaire eut lieu.
Pendant son séjour à Goulien, l’abbé Abjean rassembla autour de lui, des jeunes de la paroisse dans un groupe dénommé « Paotred ar C’hap » ( les jeunes gens du Cap ).

En 1907, il est nommé vicaire à Pleyber christ, auprès de son oncle l’abbé Jean Baptiste Guillou. Il y restera jusqu’en 1926. Il y laissera le souvenir d’un homme plutôt autoritaire, s’impliquant activement dans la vie culturelle de la commune, favorisant en particulier le développement du théâtre en breton. C’est de son séjour à Pleyber Christ, que date la seule photo que nous ayons de lui, retrouvé par l’association Triskell Pleyber Patrimoine, prise ,vraisemblablement en 1926, en compagnie d’appelés faisant une retraite spirituelle à N.D. de la Salette.

L'abbé Abjean
En 1926, il devient recteur de Plourin lès Morlaix, jusqu’en 1930, puis il est nommé curé doyen d’Elliant, où il décède le 21 novembre 1933, dans sa 58 ème année. Sa notice biographique, parue dans la Semaine religieuse de Quimper et de Léon, précise que plus de 60 prêtres assistaient à Elliant à la messe d’enterrement le jeudi matin 23 novembre dans une église comble, et qu’ils étaient 110 l’après midi à Lesneven où il fut inhumé dans la tombe familiale.
Il est décrit comme un optimiste, qui inspirait la confiance par « son visage ouvert, son bon sourire, sa main largement tendue. Un vieux trégorrois de Plourin disait : »An aotrou Abjean hen euz eur parapluie ledan, plas zo d’an holl dindan « (Monsieur Abjean a un grand parapluie, en dessous il y a de la place pour tout le monde ) ».

Le cantique

Si l’abbé Abjean est bien l’auteur des paroles de Da feiz hon tadou koz, il a repris l’air d’un cantique français « Sainte religion », qui lui même avait été repris dans le cantique breton « Ar Relijion ».

Ar Relijion

Les similitudes entre les refrains de Da feiz hon tadou koz et Ar Relijion (« endro d’he baniel » dans l’un, « gant da vaniel renet » dans l’autre, « kentoh ni a varvo » dans l’un, « ma vez red ni varvo » dans l’autre), laissent à penser que Louis Abjean s’est inspiré en partie d’ Ar Relijion, et a repris le même air, qui n’est autre que celui du cantique français « Sainte religion » (Merci à Daniel Dréau et Céline Goudédranche d’avoir vérifié que « Ar Relijion » se chante bien sur l’air de Da feiz hon tadou koz.)

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Da feiz hon tadou kozh


Ce cantique, très connu pour son refrain, hymne à la foi des « vieux pères » que l’on défendra s’il le faut jusqu’à la mort, ne comporte que 4 couplets, retraçant chacun une étape de la vie : le premier parle de l’enfant et de sa mère, le second indique aux jeunes gens la voie de la sagesse dans la foi chrétienne, le troisième décrit le vieil homme au soir de sa vie espérant dans le paradis, et le quatrième nous dit que la vie a peut être été dure mais que la porte des cieux nous est ouverte.

D’ ar c’hrouadur bihan, e kichenig e gavel
E lakit eur vamm vad, en deiz evel en noz
Er boan hag en anken, hi a daol buan eur zell
War groaz santel Jesuz, he sonj er baradoz

Au petit enfant, près de son berceau
Mettez une bonne mère, le jour comme la nuit
Dans la peine et la douleur, elle jette vite un regard
Sur la sainte croix de Jésus, en pensant au paradis

D’ar pôtr, d’ar plac’h yaouank, c’hwi ’ziskouez hent ar furnez
C’hwi ’lavar : « it gantan heb krena dirag den
Bezit, tud yaouank Breiz, bezit epad ho puhez
Ato gwir gristenien, treitourien birviken !


Au jeune homme, à la jeune fille, vous montrez
La voie de la sagesse
Vous dîtes : allez avec lui, sans trembler devant personne
Soyez, jeunes gens de Bretagne, soyez toute votre vie
Toujours de vrais chrétiens, des traitres, jamais !

D’an den koz, gwenn e benn ,e korn an tan azezet
O skuilh daelou a geuz war e amzer genta
War-lerh kalz a boaniou, c’hwi lavar, Salver karet
Er baradoz e vo eürusted evitan


Au vieil homme, la tête blanche, assis au coin du feu
Versant des larmes de regret sur ses jeunes années
Après tant de peine, vous dîtes, Sauveur aimé
Au paradis il trouvera le bonheur

D’an den diwar ar mez, kenkoulz ha d’an den a vor
C’hwi a ro nerz-kalon da stourm er boan ato
Gouzout a reont, en nenv e kavint oll dor digor
Ar vuhez’vo bet tenn, d’an drubuilh, kenavo


A l’homme de la terre comme à celui de la mer
Donnez la force de toujours lutter dans la peine
Ils savent, qu’aux cieux, ils trouveront toutes les portes ouvertes
La vie aura été dure, aux soucis, kenavo

Créé en 1904 à Goulien, Da feiz hon tadou koz, a eu rapidement une grande notoriété, au delà du Cap sizun, et a été chanté dans toutes les paroisses de Basse Bretagne lors de différentes célébrations, mais aussi de manifestations sans caractère religieux car il est perçu par beaucoup comme un symbole de leur attachement à leur région et à la langue bretonne. Deux exemples permettent de l’illustrer :

Pierre Jakez Hélias dans « Le cheval d’orgueil », parlant de l’église de Pouldreuzic écrit :

« Mais je puis témoigner que le chant le plus fermement exécuté dans l’église de Saint Faron et de Saint Fiacre est Da feiz hon tadou koz, pour lequel l’assistance entière, à la fin de la messe, promet de rester fidèle à la religion de ses pères, jurant de mourir plutôt que de l’abandonner. »

Plus près de chez nous, lors des manifestations contre la construction d’une centrale nucléaire à Plogoff, il fut également chanté. René Pichavant le relate dans son livre « Les pierres de la liberté », en décrivant un accrochage entre 300 opposants à la centrale et les forces de l’ordre :

« On réplique par un cantique jailli de la mémoire, Da feiz hon tadou koz, comme un chant révolutionnaire, Tous, et ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y pensent plus, les racines à vif, reprennent instinctivement l’air des fins de messes, quand l’église fleurait l’encens et bruissaient les soutanes rouges des enfants de choeur. La voix force au passage : Ni paotred Breiz Izel, ni zalc’ho mad atao, (nous, hommes de Basse Bretagne, nous tiendrons bon toujours), et devient cri : Kentoc’h ni a varvo (plutôt nous mourrons ). A bon entendeur, salut. Les assaillants surpris ont baissé les armes, moment intense ».

Da feiz hon tadou koz fait partie du patrimoine culturel breton, mais aussi du patrimoine de la commune de Goulien, mais son histoire est mal connue. Cet article avait pour but de relater les conditions historiques de sa création et ainsi mieux comprendre le sens des paroles du cantique, ainsi que les raisons de son succès pendant de si longues années.

Henri Goardon

Remerciements à l’association Triskell Pleyber Patrimoine de Pleyber Christ et à son président Mr Alain Martin pour leur documentation sur l’abbé Abjean et notamment la photo qu’ils ont aimablement mis à notre disposition



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